Nouveau DPE : 300 000 logements ne seront plus des passoires thermiques, mais ce n’est pas une bonne nouvelle
En pleine électrification de la politique énergétique française, le DPE évolue encore pour favoriser l’électricité par rapport au gaz ou au fioul. Mais…
· Analyse
Le diagnostic de performance énergétique (DPE) vient une nouvelle fois d'être ajusté. Selon les informations relayées par Révolution Énergétique, la révision de la méthode de calcul aboutirait à faire sortir de l'ordre de 300 000 logements de la catégorie des passoires thermiques (étiquettes F et G), sans qu'aucun watt d'énergie supplémentaire n'ait été économisé dans ces logements. Cette évolution, présentée comme technique, a des répercussions directes sur l'ensemble de la chaîne de valeur des Certificats d'Économies d'Énergie (CEE) : obligés, délégataires, bureaux d'études et installateurs RGE doivent en mesurer les conséquences opérationnelles.
Une réforme du DPE qui change la donne sans changer les bâtiments
Le cœur du sujet tient à la méthode de calcul du DPE, qui intègre des coefficients de conversion entre énergie finale et énergie primaire. Ces coefficients pénalisent historiquement l'électricité par rapport au gaz ou au fioul, en raison du rendement du mix électrique français. Les ajustements successifs de la méthode tendent à réduire cet écart, dans un contexte plus large d'électrification de la politique énergétique nationale.
Concrètement, un logement chauffé à l'électricité, notamment via une pompe à chaleur, voit sa note DPE s'améliorer mécaniquement, sans qu'aucun geste de rénovation n'ait été réalisé. Les logements concernés basculent alors d'une étiquette F ou G vers une étiquette E, voire mieux, uniquement grâce à un changement de calcul.
Un problème de méthode plus que de performance réelle
Ce glissement pose une question de fond : le DPE est censé refléter la performance énergétique intrinsèque d'un bâtiment, pas la simple photographie d'un choix de conversion statistique. Si la méthode évolue au fil des révisions réglementaires, la même passoire thermique peut changer d'étiquette sans qu'aucun euro n'ait été investi dans l'enveloppe du bâtiment ou dans son système de chauffage. Pour les professionnels de la rénovation énergétique, ce type de réforme brouille la lecture du parc immobilier et complique le pilotage des dispositifs d'aide.
Des conséquences directes pour le dispositif des CEE
Une base de logements éligibles qui se contracte artificiellement
Une partie significative des opérations standardisées du dispositif CEE, notamment celles liées à la rénovation globale ou aux bonifications « sortie de passoire », s'appuient sur le classement DPE avant et après travaux. Si un logement change d'étiquette sans intervention, il peut perdre son éligibilité à certaines bonifications, ou au contraire en gagner d'autres, sans que cela corresponde à une réalité physique de gain énergétique.
Pour les obligés et les délégataires, cela signifie :
- une révision potentielle du volume de logements éligibles aux opérations de rénovation globale ;
- un risque de décalage entre les prévisions de gisement CEE établies avant la réforme et la réalité du parc reclassé ;
- une nécessité de revérifier systématiquement les fiches d'opérations standardisées concernées par des critères liés à l'étiquette DPE, notamment celles conditionnant le montant de la prime au classement énergétique avant et après travaux.
Un impact sur la valorisation des opérations
Le volume de CEE générés par une opération dépend directement du gain énergétique calculé, lequel s'appuie sur des scénarios conventionnels intégrant parfois le classement DPE. Si la méthode de calcul évolue, les gains théoriques associés à certaines opérations peuvent être recalculés à la baisse ou à la hausse, avec des effets sur le cours du CEE et sur la rentabilité des dossiers en cours d'instruction.
Les bureaux d'études doivent être particulièrement vigilants sur la version de la méthode DPE appliquée à chaque dossier, car un écart de méthodologie entre l'état initial et l'état final peut fausser le calcul du gain énergétique et, par extension, le nombre de CEE valorisables.
Pourquoi ce n'est pas une bonne nouvelle pour la filière
Un signal politique qui peut désinciter à la rénovation
Le risque principal identifié par les observateurs du secteur est celui d'un effet désincitatif. Un propriétaire dont le logement sort administrativement de la catégorie F ou G peut légitimement considérer qu'il n'est plus soumis aux obligations liées à la loi Climat et Résilience, notamment concernant la location. Il peut alors renoncer à engager des travaux de rénovation énergétique, alors même que la performance réelle du bâtiment reste inchangée.
Pour les installateurs RGE, cela peut se traduire par :
- une baisse de la demande spontanée pour les opérations d'isolation, moins valorisées commercialement lorsque le DPE affiché s'améliore sans travaux ;
- un maintien, voire un renforcement, de la demande pour les opérations de changement de système de chauffage (pompes à chaleur notamment), qui restent le principal levier de gain de classement dans la nouvelle méthode ;
- un besoin accru de pédagogie auprès des clients pour expliquer que l'étiquette DPE ne garantit pas, à elle seule, une baisse de la facture énergétique ni un confort thermique amélioré.
Un risque de déséquilibre entre efficacité énergétique et affichage réglementaire
Cette réforme illustre une tension récurrente dans la politique énergétique française : l'arbitrage entre la sobriété énergétique réelle (moins consommer, mieux isoler) et l'électrification du mix (favoriser une énergie décarbonée, quitte à minimiser l'importance de l'isolation). Pour les professionnels du secteur, cette ambiguïté complique la lecture des priorités d'investissement à moyen terme, notamment dans la perspective du guide de la 6e période, qui doit clarifier les orientations du dispositif CEE pour les prochaines années.
Ce que les professionnels doivent surveiller
Vérifier systématiquement les textes officiels applicables
Face à ces évolutions méthodologiques répétées, il est essentiel pour les bureaux d'études, les délégataires et les installateurs RGE de :
- vérifier la version exacte de la méthode DPE en vigueur au moment de l'établissement du diagnostic ;
- s'assurer que les calculs de gain énergétique intégrés dans les dossiers CEE reposent sur des références cohérentes entre l'état initial et l'état final du logement ;
- suivre les arrêtés et guides officiels publiés par les autorités compétentes, plutôt que de s'appuyer sur des estimations médiatiques ou des extrapolations non confirmées.
Anticiper les effets sur les stratégies commerciales
Les délégataires devront probablement adapter leur discours commercial auprès des propriétaires bailleurs, en insistant sur le fait que la sortie administrative de la catégorie F/G ne dispense pas d'un audit énergétique complet ni d'une réflexion sur la rénovation globale. Le recours à l'annuaire des délégataires CEE peut permettre aux professionnels de comparer les positionnements et les offres proposées face à ces évolutions réglementaires.
Conclusion
La réforme du DPE, en faisant sortir mécaniquement des centaines de milliers de logements de la catégorie des passoires thermiques, illustre les limites d'un pilotage par les seuls indicateurs réglementaires. Pour les professionnels du secteur CEE, l'enjeu reste de distinguer performance réelle et classification administrative, afin de continuer à orienter les propriétaires vers des travaux de rénovation réellement efficaces. Pour évaluer précisément l'impact de ces évolutions sur un dossier donné, les professionnels peuvent s'appuyer sur le simulateur de prime CEE afin d'ajuster leurs estimations et sécuriser leurs projets de rénovation énergétique.